Samytha Therassant Ce qui est difficile, c’est de continuer

Publié le: September 9, 2026

Elle aurait pu partir. Comme beaucoup de jeunes de sa génération, Samytha Therassaint connaît les raisons qui poussent à regarder ailleurs : le manque d’infrastructures artistiques, la rareté des formations spécialisées, les difficultés économiques, l’insécurité et cette impression, parfois, qu’il faut quitter le pays pour donner plus d’espace à ses ambitions.

Pourtant, lorsqu’elle parle de son parcours, elle ne commence pas par le début. Elle parle de résistance.

« Je ne veux pas abandonner parce que c’est trop facile. Ce qui est difficile, c’est de continuer. »

À 23 ans, Samytha a déjà exploré plusieurs disciplines. Il y a la danse, présente depuis l’enfance. Puis le théâtre, le slam, les arts visuels. Elle ne semble pas pressée de choisir une case où s’installer définitivement. Ce qui l’intéresse, c’est la possibilité de passer d’un langage à un autre, d’apprendre et de découvrir ce que chaque forme artistique lui permet d’exprimer.

Son histoire avec l’art commence très tôt. Elle a six ans lorsqu’elle commence à danser, encouragée notamment par sa mère, qui l’inscrit à différentes activités et cherche à nourrir sa curiosité autrement que par la télévision. Elle lui achète des livres, l’encourage à apprendre, à essayer.

Un jour, pour remercier cette mère qui occupe une place importante dans son parcours, Samytha ne choisit pas un objet. Elle écrit un poème.

Les mots commencent ainsi à trouver leur place.

Le slam arrive plus tard, presque par hasard. Lors d’un concours interscolaire de poésie, son établissement doit choisir une personne pour le représenter. C’est elle qui est désignée. Elle n’a pas véritablement d’expérience et ne sait même pas encore précisément ce qu’est le slam lorsqu’on lui annonce que c’est sous cette forme qu’elle devra présenter son texte.

Elle accepte malgré tout.

Cette expérience lui fait découvrir que la parole peut elle aussi occuper la scène. Un texte ne reste pas nécessairement sur une feuille : il peut passer par une voix, par un corps, par une présence.

2022 : après ses études secondaires, Samytha doit faire un choix de carrière. Elle envisage de partir à Port-au-Prince pour étudier l’ethnologie. Mais sa mère, inquiète de la situation sécuritaire, préférerait la voir choisir une autre voie et lui propose notamment le droit.

Samytha refuse.

Elle sait déjà que ce qu’elle veut explorer se trouve ailleurs : dans l’art.

Elle cherche alors une troupe de théâtre et rencontre Tempokata, la troupe de théâtre de l’IPDEC. Elle arrive avec encore peu d’expérience dans le domaine, mais se retrouve rapidement confrontée à la scène. Elle devait initialement être doublure. Lorsque la personne chargée d’interpréter le personnage principal ne peut finalement plus jouer, le rôle lui est confié.

Il faut apprendre rapidement, travailler et assumer cette nouvelle responsabilité. Pendant cette période, elle peut notamment compter sur Sophonie, sa sœur, chanteuse, qui la conseille et la corrige.

Car derrière le désir de liberté qu’elle associe à l’art, Samytha comprend aussi très tôt qu’il faut travailler. Être artiste n’est pas un point d’arrivée. C’est un apprentissage permanent.

La danse, elle, ne l’a jamais véritablement quittée. Depuis la sixième année fondamentale, Samytha danse et commence même à transmettre ce qu’elle apprend en donnant des cours. Elle découvre ainsi très jeune qu’un savoir artistique peut circuler et, parfois, devenir une source de revenus.

Mais en 2022, son rapport à la danse est profondément marqué par le deuil. Son directeur de danse, devenu au fil des années une figure très proche, disparaît. Il avait l’habitude de venir la chercher chez elle, au point que certaines personnes pensaient qu’il était son père.

Après sa mort, danser ne signifie plus tout à fait la même chose.

Certains mouvements font revenir les souvenirs. Certaines séances réveillent une présence devenue absence. Il lui arrive de devoir s’arrêter.

Chez Samytha, le corps n’est donc pas seulement un outil artistique. Il garde des traces.

Cette relation entre le corps, la mémoire et la création apparaît notamment dans Corps en écho, l’un des projets auxquels elle reste le plus attachée.

En 2022, elle présente le projet et celui-ci est retenu dans la perspective d’une résidence avec Le Manège, en France. Mais le contexte en Haïti complique les déplacements. Samytha se trouve aux Cayes et ne peut rejoindre Port-au-Prince. Le voyage n’a finalement pas lieu.

Le projet, pourtant, ne disparaît pas avec cette occasion manquée.

Au contraire, il contribue à faire circuler son nom et lui permet de rencontrer d’autres personnes, d’autres structures et d’autres possibilités de formation. Elle poursuit notamment des expériences avec la Compagnie Théâtre Créole avant de rencontrer la Fabrique des Arts.

Son parcours continue de se construire à partir des Cayes. Et c’est précisément là que se trouve l’un de ses principaux défis.

Créer dans une ville où les espaces de formation, de pratique et de diffusion artistiques restent limités oblige souvent les artistes à inventer leurs propres chemins. À cela s’ajoute une réalité économique simple : aimer l’art ne signifie pas toujours pouvoir en vivre.

Samytha compose avec cette réalité.

Elle travaille dans l’entreprise familiale, développe une petite activité personnelle et mène également d’autres activités professionnelles, notamment autour de la gestion des risques, de la parentalité positive et de la cybersécurité.

Plusieurs vies coexistent donc autour de l’artiste.

Cela ne l’empêche pas de créer. Au contraire, ce qu’elle vit devient souvent la matière même de son travail.

« Mes textes sont ce que je ne peux pas dire à voix haute. »

Elle puise dans son environnement, dans ses blessures, ses blocages, ses espoirs et ses questionnements. L’écriture devient parfois le lieu qui accueille ce qui ne trouve pas sa place dans la conversation ordinaire.

Elle ne cherche pas nécessairement à rendre ces réalités plus belles qu’elles ne le sont. Elle les interroge. Elle interroge même ses propres convictions.

« Est-ce que ce n’est pas un mensonge que tu te racontes à toi-même ? »

Cette place laissée au doute dit beaucoup de son rapport à la création. Chez elle, l’art ne sert pas seulement à apporter des réponses. Il permet aussi de poser les questions que l’on évite ailleurs.

Danseuse, comédienne, slameuse, elle s’intéresse aussi aux arts visuels : les mots s’accumulent lorsqu’il faut présenter Samytha, mais elle ne souhaite pas que l’un d’entre eux devienne une frontière.

« Je suis libre. Je veux être sans limites. Je ne veux pas que quelqu’un me dise que je ne peux pas faire quelque chose. »

Le théâtre lui permet d’habiter une parole. Le slam transforme ses textes en présence. La danse permet au corps de dire autrement. Les arts visuels ouvrent encore une autre manière de regarder et de raconter.

Cette liberté qu’elle revendique se retrouve également dans sa relation avec Haïti.

Samytha veut voyager. Elle souhaite rencontrer d’autres artistes, participer à des résidences, découvrir d’autres pratiques et se confronter à d’autres scènes. Mais elle ne veut pas que partir signifie disparaître.

Elle veut pouvoir partir et revenir. Apprendre ailleurs et ramener quelque chose ici.

Rester devient alors moins une absence d’opportunité qu’une position qu’elle tente de construire : continuer à créer malgré les circonstances, sans considérer que l’ambition artistique est forcément incompatible avec le fait de vivre en Haïti.

Elle souhaite aussi que son travail dépasse sa propre histoire. Faire réfléchir, transmettre des messages, questionner certaines réalités, mais aussi distraire. Car l’engagement artistique, pour elle, n’a pas besoin d’être constamment lourd. Un spectacle peut interpeller et offrir en même temps un moment de respiration.

Elle parle ainsi de son désir « d’apporter sa pierre à la construction d’une nouvelle Haïti ».

Peut-être est-ce aussi pour cela que Corps en écho reste si important dans son imaginaire. Le projet réunit plusieurs dimensions de ce qu’elle cherche à devenir : une artiste en qui le théâtre et la danse peuvent dialoguer, où le corps peut parler et où la parole peut se faire mouvement.

Le corps garde les rencontres. Les pertes. Les blessures. Les peurs. Mais il garde aussi les apprentissages, les désirs et les rêves.

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle dirait à Haïti si elle pouvait rencontrer le pays comme on rencontre une personne, Samytha répond par un seul mot :

« Désolée. »

La réponse est courte, mais elle laisse beaucoup de choses ouvertes. Il y a peut-être de la déception, de la colère, de l’attachement, ou simplement le poids d’une génération qui aime son pays tout en constatant quotidiennement ce qu’il lui coûte.

Et pourtant, après ce mot, Samytha continue.

Elle danse. Elle écrit. Elle joue. Elle apprend. Elle travaille. Elle cherche de nouveaux espaces. Elle passe d’une discipline à une autre sans vouloir demander la permission d’être plusieurs choses à la fois.

Son parcours n’est pas celui d’une artiste qui aurait déjà trouvé sa forme définitive. Il est peut-être plus intéressant ainsi : encore en mouvement.

À 23 ans, Samytha ne prétend pas avoir trouvé toutes les réponses. Elle revendique plutôt le droit de continuer à chercher, même dans un environnement où partir peut parfois sembler plus simple que rester.

Parce que, comme elle le dit elle-même, abandonner est facile.

Ce qui est difficile, c’est de continuer.


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