Ricardo Paisible l’homme qui a appris à parler avec le tambour

Publié le: September 7, 2026

Il observait son père jouer, suivait ses mains, ses frappes, les mouvements de son corps. Il restait parfois dans un coin, attentif, sans forcément poser de questions. Bien avant de tenir lui-même un instrument, il apprenait déjà.

Né le 20 janvier 1995 à Bayajou, dans la zone de Carrefour-Feuilles, Ricardo grandit dans une famille où le tambour fait partie de son environnement. À quatorze ans, son père lui en offre un et commence à lui apprendre le boula[1].

« C’est l’un des plus beaux cadeaux que j’ai reçus dans ma vie », se souvient-il.

À partir de ce moment, quelque chose change. Le tambour qu’il regardait entre les mains de son père passe dans les siennes. Ricardo joue partout où il le peut. Dans la rue, il lui arrive de marcher avec l’instrument posé contre son ventre, répétant les rythmes, cherchant les sons, recommençant les gestes. Il parle lui-même d’une sorte de « folie » pour le tambour.

Le boula est son premier langage. Puis vient le segon[2]. Son père reste présent dans cet apprentissage, mais Ricardo commence progressivement à construire son propre parcours. Il joue avec différentes formations, entre autres avec la troupe Palto Vanyan, avec laquelle il effectue plusieurs déplacements. Dans le Sud, il poursuit notamment son expérience avec la troupe de danse Ayibobo et le professeur de danse folklorique Ramsès Pierre.

Les rencontres s’enchaînent. Les scènes aussi. Et au milieu de tous les rythmes qu’il apprend à maîtriser, l’un d’entre eux finit par occuper une place particulière : l’Ibo[3].

D’autres tambourineurs se reconnaissent davantage dans le Yanvalou[4] ou le Maskawon[5]. Ricardo, lui, parle de l’Ibo comme d’un rythme avec lequel il ressent une connexion particulière. Chez lui, jouer ne consiste donc pas seulement à connaître les frappes. Il faut aussi sentir le rythme, trouver celui dans lequel on peut réellement s’exprimer.

Mais le tambour n’est pas le seul langage musical qui accompagne son adolescence. En 2008, Ricardo commence également à faire du rap créole avec DRK, un groupe du quartier où il a grandi. Les moyens sont limités. Il n’y a pas toujours de studio ni de budget pour produire comme ils le souhaiteraient. Parfois, les membres du groupe mettent simplement leur argent en commun pour acheter un beat.

Ils écrivent malgré tout. Ils rappent. Ils expérimentent.

Deux univers commencent ainsi à cohabiter chez lui : le tambour hérité de son père et le rap découvert avec sa génération.

Puis arrive le 12 janvier 2010. Le séisme bouleverse sa vie. Ricardo perd des proches et, alors qu’il tente de porter secours à un membre de sa famille, un mur s’effondre sur lui. Il est grièvement blessé. Pendant près de deux ans, il ne peut plus marcher.

Pour un jeune musicien dont la pratique repose autant sur le mouvement, le corps et le rythme, il faut presque tout recommencer. La reconstruction est lente. Ricardo doit retrouver certains mouvements, travailler sa posture et reprendre progressivement le contrôle de son corps. Le tambour revient lui aussi, mais différemment. Chaque frappe accompagne désormais quelque chose de plus intime : la reconquête de gestes autrefois naturels. La musique devient alors pour lui un refuge

C’est dans cette histoire que s’inscrit notamment Jou m ale, un morceau réalisé avec le rappeur Kely. La chanson trouve son origine dans le décès d’un proche. Ricardo est marqué par le peu de soutien que celui-ci a reçu de certains de ses proches de son vivant, puis par les hommages qui avaient suivi sa mort. Cette contradiction suscite une question : pourquoi attendre la disparition de quelqu’un pour reconnaître sa valeur ? Ricardo la transformera en musique.

Au fil des années, Ricardo continue de jouer, de rencontrer d’autres artistes et d’accumuler des expériences. Mais son parcours prend une autre dimension lorsque le musicien devient à son tour transmetteur. À la Fabrique des Arts, il assiste le maître tambourineur Cisco comme assistant dans le cadre d’un atelier de professionnalisation pour tambourineurs. Une nouvelle responsabilité lui est ensuite confiée : conduire lui-même un atelier.

La scène est presque symbolique. Des années auparavant, Ricardo, enfant, observait les mains de son père. Aujourd’hui, ce sont d’autres, plus jeunes, qui regardent les siennes. Ce passage de l’apprentissage à la transmission donne au tambour une autre fonction. Il n’est plus seulement l’instrument avec lequel Ricardo s’exprime. Il devient un savoir à partager, un héritage qui circule d’une génération à une autre.

Cette manière de transmettre correspond aussi à sa façon de voir la vie. Ricardo parle peu de réussite spectaculaire. Il préfère avancer, travailler et construire. Il compare parfois la vie à une ombre : plus on court derrière elle, plus elle semble s’éloigner ; lorsqu’on cesse de la poursuivre, elle reste là.

Son rapport à la musique porte aussi cette simplicité. Il se souvient, par exemple, d’une prestation avec une troupe dénommée C.K.T.  à l’issue de laquelle un responsable, satisfait de son travail, lui avait remis davantage que le montant demandé. Une partie de cet argent avait servi à aider son père à acheter du matériel. Plus jeune déjà, il lui arrivait de partager avec d’autres l’argent reçu après une prestation avant même de rentrer chez lui.

Chez Ricardo, certaines expériences se racontent facilement. D’autres restent plus difficiles à mettre en mots.

« La mort de ma mère est la plus grande souffrance de ma vie, parce que ma mère était tout pour moi. »

 

Derrière le musicien apparaissent alors les autres dimensions de l’homme : le fils, les blessures, les absences, les souvenirs. Autant d’éléments qui accompagnent aussi, silencieusement, une trajectoire artistique.

Aujourd’hui, Ricardo continue de chercher. Parmi les projets qu’il souhaite développer figure celui de faire dialoguer plus profondément les deux langages qui l’accompagnent depuis sa jeunesse : le rap et le tambour.

L’idée serait de construire une musique où la parole du rap rencontre directement les rythmes du tambour. Le projet n’est pas encore figé. Ricardo préfère expérimenter, chercher et laisser la forme se préciser avec le travail.

Son histoire semble finalement suivre un mouvement circulaire.

Un enfant regarde son père jouer. Le père lui offre un tambour. L’enfant apprend. Il grandit, rencontre d’autres musiciens, découvre le rap, traverse une épreuve qui bouleverse son corps et sa vie, recommence à jouer, monte sur scène. Puis, des années plus tard, il se retrouve devant d’autres jeunes auxquels il transmet à son tour ce qu’il a reçu. Le tambour a changé de mains, mais le geste continue.

Il y a aujourd’hui dans le jeu de Ricardo le tambour de son père, celui de ses premières années dans la rue, celui de ses voyages, celui de la reconstruction après le séisme, celui de la scène et désormais celui de la transmission.

Son parcours n’est donc pas seulement celui d’un homme qui sait jouer du tambour. C’est celui d’un musicien qui a appris, au fil des ruptures, des rencontres et des recommencements, à en faire un langage. Et lorsque Ricardo frappe aujourd’hui sur la peau d’un tambour devant les jeunes qu’il accompagne, quelque chose de cette histoire continue de circuler.

Comme autrefois, dans la cour de son père. Mais aujourd’hui, c’est lui que l’on regarde.

 

[1] Boula : petit tambour aigu de la batterie rada; il maintient la pulsation de base.

[2] Segon : tambour de taille intermédiaire de la batterie rada; il soutient le dialogue rythmique entre le boula et le manman.

[3] Ibo : rythme et danse du répertoire folklorique et rituel haïtien, rattachés à la tradition rada.

[4] Yanvalou : rythme et danse traditionnels haïtiens aux mouvements souples et ondulants, issus du rite rada.

[5] Maskawon : rythme folklorique haïtien, souvent présenté comme une forme ou une variation exigeante du yanvalou.


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