Publié le: October 23, 2026
« Ca a été un choc quand j’ai compris de quoi parlait Néhémie dans Légère. Contrairement à ce que dit ce titre, c’est un spectacle lourd de sens. » Ce sont les mots d’un spectateur qui a souhaité garder l’anonymat. Il y reconnaît des situations que certaines personnes vivent sans toujours pouvoir en parler. Son témoignage donne un aperçu de ce que cette rencontre artistique a pu provoquer : le plaisir d’écouter une voix, mais aussi le trouble de se retrouver dans ce qu’elle raconte.

A l’invitation de la Fabrique des Arts, le spectacle Légère, co-écrit par Joanne Joseph et Néhémie Bastien, a été représenté le 16 octobre à La Cayenne Night-Club, aux Cayes. Mis en scène et interprété par Néhémie Bastien, accompagnée par les musiciens Clyde Duverné à la basse, Darlin Michel Johancy au piano et Schnyder René à la batterie, Légère fait entendre la voix d’une femme qui refuse de continuer à s’effacer. Un récit exigeant, porté par son interprète à travers chant, théâtre et danse.
Tout commence dans une église. Un corps fatigué cherche un appui sur un banc. Il faudrait pouvoir se reposer, mais même la fatigue semble devoir respecter certaines règles. Les genoux touchent le sol, les pensées s’échappent, les questions arrivent. Puis vient le réflexe de les retenir.

Le texte nous fait entrer dans cet apprentissage de la retenue : surveiller son corps, corriger ses pensées, se méfier de ses désirs. À force de vouloir bien faire, on finit par demander pardon avant même d’avoir commis une faute.
Mais Légère prend aussi le temps de reconnaître ce qui attache une personne à sa communauté. La voix qui s’exprime respecte la fatigue des fidèles, leur loyauté et leur besoin de croire. Elle comprend la peur de perdre ce qui les a aidés à tenir debout. C’est précisément cette confiance qui rend douloureux le constat : là où l’on cherchait du repos, on a parfois trouvé davantage de règles ; là où l’on espérait être écouté, on a reçu une injonction à prier plus fort.
De cette prise de conscience naît une colère. Celle d’avoir appris à douter de soi, à taire une souffrance ou à considérer comme une faute ce qui relevait simplement du désir de vivre.
Le propos devient particulièrement direct lorsqu’il aborde le corps des femmes. Dans le cadre dénoncé par le personnage, ce corps est surveillé, soumis aux interdits et aux attentes. On attend d’une femme qu’elle remplisse certains rôles avant de lui reconnaître le droit de choisir. Ses envies deviennent suspectes, son plaisir source de honte, son refus un problème.
Alors vient la décision : « Si pour rester ici je dois me taire, me plier, me rapetisser… Alors je pars. » Elle part pour continuer à croire sans se nier. Pour habiter son corps sans culpabilité. Pour vivre comme une femme entière. C’est là que le titre prend toute sa force. Légère porte un sujet lourd, mais laisse entrevoir ce que pourrait être une existence libérée du poids de l’effacement.

Et cette parole trouve en Néhémie Bastien une interprète à sa mesure. Sa voix singulière est l’un des grands plaisirs du spectacle. Elle chante avec une qualité d’interprétation qui permet d’apprécier la musique tout en restant attentif au sens. Le chant participe au récit et donne une autre portée aux questions qu’il soulève. Le jeu théâtral et la danse prolongent cette expression. Néhémie engage sa voix et son corps dans une histoire où il est justement question du droit de parler, de ressentir et d’exister librement. Ce lien entre le propos et la forme donne toute sa cohérence à sa proposition artistique.

Porter un tel texte requiert réponds à plusieurs exigences : faire vivre un personnage, défendre une parole franche et laisser au public l’espace de la recevoir. Certains passages peuvent heurter des convictions ou rejoindre une expérience intime. Le témoignage du spectateur anonyme en donne un exemple, sans pour autant résumer à lui seul toutes les réactions.
Le public des Cayes a beaucoup apprécié cette rencontre entre musique et théâtre. Néhémie Bastien y a montré l’étendue de son talent, dans un registre qui permet de la découvrir toutes les facettes de cet artiste.

Avec Légère, la Fabrique des Arts a accueilli une œuvre qui donne matière à écouter et à discuter. Un spectacle où on a aimé l’actrice et la chanteuse, tout en restant longtemps habité par ses mots.
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